L'apport des récits cyberpunk
à la construction sociale
des technologies du virtuel


par André-Claude Potvin
« We ought to make backups of our society before jumping into the black hole of virtuality »
– Bruce Sterling, interview, 19-9-1995 .


Introduction

I - LE CYBERPUNK : UNE INTRODUCTION

1. Beatniks, hippies, punks : l'imaginaire social
2.
La cybernétique, ou l'imaginaire technique

Les conférences Macy
Le nouveau paradigme de la communication
Cybernétique et pensée politique
Réappropriation publique des inventions
De l'importance de la morale

3. La science-fiction, ou l'imaginaire créatif

II - LES LECTURES DU CYBERPUNK

1. La lecture biologique : le corps physique
2.
La lecture socio-politique : le corps social


III - LE CYBERPUNK, HAUT-PARLEUR D'UNE SUBJECTIVITÉ NOUVELLE

Le mariage conceptuel humain-machine s'est complexifié dans le temps, sous la poussée parallèle et complémentaire des innovations technologiques et de l'épistémologie: de l'analogie instaurée entre les mouvements du corps et les constructions mécaniques, à l'ère de la vapeur où l'énergie du corps sera objectivée par les lois de la thermodynamique, (puis l'électricité) pour parvenir, avec les théories de Wiener, Von Neumann et les nombreuses recherches en intelligence artificielle, avec la simulation de l'intelligence par l'électronique.

La construction du cyborg se complète aujourd'hui. Le cyborg, symbiose finale de l'humain et de la machine, du réel et du virtuel, est en voie de complétude par la virtualisation des réseaux neuronaux, dont on devine l'ombre à-travers le bourgeonnement des réseaux informatiques globaux comme Internet et les promesses de commutation par ondes lumineuses comme la photonique. Voilà pour l'utopie.

Mais que signifie, pour l'identité humaine, l'interconnection de la planète sur le réseau Internet? Est-ce la naissance d'une nouvelle conscience planétaire? L'arborescence des connaissances qui se crystallise à-travers la réalité virtuelle et les innombrables possibilités de virtualisation alimente un discours à la fois relativiste et systémique, celui des Cultural studies. Cette branche de la sociologie s'intéresse de près au problème de l'identité dans nos sociétés post-modernes. Au moment où se produit une véritable mutation de l'identité humaine, des auteurs comme Catherine Hayles ou Donna Harraway dénoncent le cyborgisme, cette propension à définir la mutation comme une fin en soi, et la technologie comme ultime matrice du futur de l'homme.

Depuis le 19e siècle, au sein du couple être humain-technologie, seule la technologie s'est réellement métamorphosée. C'est en effet la technologie qui a atteint ce degré de transparence tel que des interfaces de réalité virtuelle immersives promettent de donner bientôt à leurs usagers l'illusion parfaite d'un monde imparfait. Bien que le développement des technologies du virtuel n'ait pas encore permi de concrétiser le mythe hollywoodien de la transparence totale de l'interface, une tendance s'est amorcée. L'autre tendance est promue par le discours cyborgiste, celle de la mutation du corps humain, une inévitable mutation qui s'opère par l'incorporation de certaines technologies. Les nanotechnologies par exemple, promettent une augmentation des capacités du corps humain et une prolongation de la vie. Pour les tenants de ce discours, on ne peut échapper à cette prochaine étape de l'évolution du genre humain.

Deux processus semblent méprisés par la thèse du cyborgisme. D'abord, c'est oublier le long processus de création, d'innovation et de diffusion qui se cache derrière toute technologie. C'est donc sous-estimer l'importance des interactions qui se manifestent à l'intérieur des réseaux socio-techniques de l'innovation. C'est aussi escamoter l'ouverture progressive et constante de la société, de l'être humain, aux innovations technologiques. L'être humain n'a pas évolué qu'à-travers la résistance aux innovations technologiques, mais souvent en réussissant une intégration harmonieuse de certaines technologies à son mode de vie. Plutôt que d'attendre la mutation et de tomber dans le déterminisme, pourquoi ne pas parler de révolution tranquille et de d'appropriation populaire des nouvelles technologies de l'information et de la communication ?

Alors qu'au 19e siècle, il était simplement difficile ne pas adhérer à ce qu'on appelait la théorie du progrès technologique, aujourd'hui ce progrès technologique est le moteur de l'économie mondiale, donc du plus global des systèmes humains. Il est aussi le support d'une multitude de nos actions quotidiennes: aujourd'hui qui se passe de l'électricité?

Ouverture de l'esprit, ouverture du corps aussi: le corps humain accepte de plus en plus d'être investi par les prothèses, orthèses, organes artificiels et autres chirurgies, qu'elles soient esthétiques ou non, qui participent à la métamorphose du corps humain.. La cybernétique est donc partie de l'extérieur du corps avec les super-calculateurs Colossus et ENIAC, pour aboutir comme projet de contrôle des problèmes internes du corps humain par un ensemble de micro-robots spécialistes). S'agit-t-il de développements technologiques néfastes pour l'être humain, organisant à son insu sa «dénaturation», ou de projets humains visant l'épanouissement et une meilleure qualité de vie ?

S'il y a de plus en plus de technologie dans l'humain, il y a de plus en plus d'humain dans les technologies. S'il y a de plus en plus des processus d'incorporation, il y a de plus en plus de processus d'inscription. Deux processus parallèles et convergeants qui mèneraient à la construction d'une nouvelle identité. Deux dynamiques essentiellement nourries par les rêves des hommes, leurs constructions fictives de l'avenir. Deux mondes d'interactions mis en scène dans les fictions cyberpunk et qui présentent tout un ensemble d'usages et de pratiques des technologies du virtuel.

Voilà pourquoi nous nous intéressons aux artistes: parce qu'ils sont initiateurs de rêves, parce qu'ils sont auteurs de virtualités probables, de ce genre d'esquisses qui deviennent prototypes, puis entament un cycle de production et de diffusion, pour finalement entrer comme objet de notre environnement quotidien. Les technologies du virtuel sont appelées à devenir un nouvel espace de communication, il est donc primordial d'étudier les modèles que nous proposent les récits cyberpunks. Les technologies du virtuel amorcent un nouveau chapitre dans l'intégration croissante des activités humaines au sein des technologies de l'information et de la communication. Nous postulons qu'il s'agit d'un phénomène beaucoup plus complexe que la mutagénèse annoncée par les prétendants cyborgs.

Les mouvements expressionnistes, le Bauhaus, le relativisme et autres ont leurs racines avant la première Guerre mondiale, mais il a fallu attendre les années de la république de Weimar pour qu'ils soient popularisés, puis fleurissants. Qu'est-ce qui a permi à ces mouvements artistiques une telle prospérité? Ces mouvements ont pris racines dans une économie qui permettait la réappropriation de la technologie par l'art, ce que nous appelerons un processus de réinvention. Or l'esprit qui anime toute cette vague d'artistes, c'est avant tout un esprit moderniste, révolutionnaire. L'art et la technique se frottent plus que jamais au moment où l'artiste cherche à inventer de nouvelles techniques artistiques et à réinventer les usages de la technologie.

Qui sont donc ces créateurs? Ils sont pour la plupart nés au siècle précédent. Ils ont donc vécu la guerre autour de la vingtaine, ce qui fait que la guerre les a marqués plus que leurs aînés. La première guerre coupera tout d'abord une génération entière de relations normales avec l'Ouest. Ils se tourneront vers la Russie bolchévique, le constructivisme russe, l'esprit collectiviste. Une toute nouvelle vague de pensée surgit, moins individualiste, plus terre-à-terre. De ce germe, la nouvelle génération allemande s'emparera pour se réinventer. En percevant dans ces nouveautés intellectuelles, puis dans les innovations technologiques, des solutions au marasme d'après-guerre, ils installeront les fondations d'une nouvelle civilisation.

L'historien Craig affirme que les artistes de l'époque portent en eux les stigmates de l'éthique militaire: le sens de la mesure, le travail d'équipe, l'intérêt pour les technologies nouvelles et le grand respect des gens ordinaires. Ceci amènera d'abord des manifestations individuelles, dit-il, mais suite à la publication, aux expositions puis aux encouragements mutuels apparaîtront peu à peu une véritable micro-culture. Une micro-culture à bien des égards comparable à la contre-culture des années 1960 et 1970 et au mouvement cyberpunk des années 1980.

Cette dynamique, c'est celle qu'ont adopté les hackers pour provoquer une démocratisation de la micro-informatique. Nous postulons que c'est aussi celle qui est en action chez les artistes qui construisent des modèles de réalité virtuelle. Les héros des récits cyberpunks sont représentés comme des usagers révolutionnaires des technologies du virtuel, c'est-à-dire qu'ils servent de modèles à une réappropriation de l'innovation technique au profit de l'émancipation individuelle.

Nous croyons que ces modèles tentent de souligner, au coeur de la relation homme-machine, qu'au contact de l'interface, l'être humain reste profondément humain, au sens où ses valeurs, ses émotions et ses sensations corporelles sont plus fortes que toute dynamique cyborgisante. Ces modèles constituent donc, selon nous, des modèles de résistance anti-déterministe. Ils proposent une résistance à la résistance à la matérialité. Cette résistance se révèle être dirigée contre certains pouvoirs, certains réseaux d'influence ; elle se manifeste par certains usages et certaines pratiques des technologies du virtuels que nous prendrons soin de relever dans notre analyse. Mais loin de vouloir prouver quelque hypothèse que ce soit, cette recherche se veut simplement une porte ouverte sur un imaginaire technique, celui des cyberpunks. Un imaginaire technique qui augure de nouvelles pratiques de communication.


Conclusion


© Copyright 1997 André-Claude Potvin, Tous droits réservés