L'apport des récits cyberpunk
à la construction sociale
des technologies du virtuel


par André-Claude Potvin
« We ought to make backups of our society before jumping into the black hole of virtuality »
– Bruce Sterling, interview, 19-9-1995 .


Introduction

I - LE CYBERPUNK : UNE INTRODUCTION

1. Beatniks, hippies, punks : l'imaginaire social
2.
La cybernétique, ou l'imaginaire technique

Les conférences Macy
Le nouveau paradigme de la communication
Cybernétique et pensée politique
Réappropriation publique des inventions
De l'importance de la morale


3. La science-fiction, ou l'imaginaire créatif


Avant d'êtres auteurs, les écrivains cyberpunk furent des lecteurs assidus des auteurs de la New Wave, la science-fiction nouvelle des années 1950 et 1960. Suite à l'explosion de la bombe atomique à Hiroshima, le 6 août 1945, la science-fiction américaine ne sera plus la même. L'historien de la science-fiction Jacques Sadoul écrit que :

Le mythe de la science «bonne» et amie de l'homme s'effondra. Cela fut d'autant plus ressenti par les auteurs de science-fiction qu'ils avaient cru sincèrement en elle, plus peut-être que les scientifiques eux-mêmes. De nombreux et sombres récits de mondes postatomiques surgissent sous la plume d'auteurs jusque-là optimistes : on sait désormais que les savants fous ne sont pas les plus dangereux...

C'est aux États-Unis, dans la période des «trente glorieuses» suivant la deuxième Guerre mondiale, que le parc technologique américain s'ouvrit littéralement au public, avec la panoplie de transistors, de Mustang et de robots culinaires. Le fast-food et le fast living se sont répandus partout sur le continent. La vie s'accélérait pour tous. Pour tous? Non, car quelque part en Amérique, la Beat generation traversait l'Amérique entière, au moment où les premiers grands ordinateurs voyaient le jour.

Les travaux sur l'intelligence artificielle et ceux de la cybernétique connaissaient un intérêt grandissant chez les écrivains de science-fiction comme Asimov, Van Vogt, Bradbury, Clark, etc. Au même moment, les artistes montent sur scène, en récupérant au passage les technologies de l'époque; ils innovent avec la guitare électrique, les enregistrements stéréophoniques, le cinémascope, les stroboscopes, puis les drogues hallucinogènes, le Pop Art et les synthétiseurs poursuivent la grande valse psychédélique. Plus qu'à toute autre époque aux États-Unis, les artistes récupéraient la manne d'innovations techniques et les mettaient à profit d'explorations multiples, et dans bien des cas multisensorielles.

Dans le domaine de la littérature de science-fiction, un livre important avait déjà marqué le début d'une nouvelle approche: 1984, de George Orwell. Le livre est écrit en 1948. Outre le jeu des chiffres inversés, le genre inverse aussi une tendance majoritaire de la science-fiction des années précédentes, celle de représenter l'avenir sous l'apparence d'une utopie à des siècles devant nous. L'action de 1984 se situe dans une société au gouvernement oppresseur, resserant au maximum son contrôle sur la mobilité et l'intégrité des individus, dans l'absence de toute morale. C'est l'antithèse de l'utopie, la dystopie. Un parti omnipotent règle toute la vie sociale et individuelle. Son slogan est «La guerre c'est la paix. La liberté c'est l'esclavage. L'ignorance c'est la force». Dans cette société, la technologie fait partie du quotidien, mais elle n'est pas associé au plaisir ou au confort, mais à l'inverse, souffrance et contrainte. Il s'agit à n'en pas douter d'une critique sociale, ou du moins d'une mise en garde. Pour Orwell, comme pour d'autres auteurs qui le suivront, il faut éviter de répéter les erreurs du passé (Nazi entre autres) et de rester vigilants dans nos choix de société, en particulier dans la gestion de nos rapports avec la science et la technologie.

Dans les années 1960, le New Wave prend son essor en Angleterre, à travers la revue New Worlds. Les auteurs publiés par New Worlds se revendiquent du mouvement dada, de Jorge Luis Borges et de William Burroughs. Ils veulent effectuer une rupture de style avec la science-fiction traditionnelle des années 1940 («l'âge d'or»). Ce sont les James Ballard, Brian Aldiss, John Brunner et Arthur C. Clarke. Mais la vague atteindra bientôt le continent américain. Les auteurs se réclament de la contre-culture. Ils travaillent beaucoup la forme, alliant exploration stylistique et emprunt aux sciences humaines et politiques, touchant des thèmes moraux et sociaux. C'est une fiction très critique des sciences exactes, traumatisée par la menace nucléaire. Elle cherche à présenter le discours de l'avant-garde, en représentant un futur proche et en remettant en cause certains tabous sociaux ou intellectuels. Des oeuvres comme Les Chroniques martiennes de Ray Bradbury atteignent un très grand public et gagnent le respect. Son Farenheit 451 touchera un public encore plus large et sera repris au cinéma par François Truffaut. Bradbury a une plume remplie de cynisme et de virulence. D'autres auteurs comme Thomas Disch, Norman Spinrad, Roger Zelazny ou Samuel Delany complètent le tableau américain.

Une des grandes oeuvres de la New Wave est Dune. Cette saga de Frank Herbert, dont le premier épisode est paru en 1965 dans la revue Analog, est la construction fictive d'un univers extrêmement complexe, où interviennent des notions d'écologie, de politique, d'économie, d'ethnologie, d'anthropologie et de religion. Ce roman sera mis à l'écran dans les années 1980.

Le cinéma aura grandement fait pour la popularisation de la science-fiction et la croissance de son influence culturelle. Du Alphaville de Jean-Luc Godard (1965) au Blade Runner de Ridley Scott (1982), en passant par les fabuleux 2001 : Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick (1968) et La Guerre des étoiles de George Lucas (1977), le cinéma de science-fiction se débarasse de son image de série B pour devenir un genre majeur. Dans les années 1980, il devient le cinéma le plus populaire du monde. C'est aussi de ce bouillon culturel que se nourriront les récits cyberpunk.

Sterling dans son introduction à son anthologie du cyberpunk, mentionne aussi l'influence de la Hard SF, avec entre autres H. G. Wells, et les «visionnaires» comme Philip K. Dick et Thomas Pynchon, dont il admire personnellement «l'intégration de la technologie et de la littérature». Dick pousse encore plus loin la critique sociale entamée avec Bradbury et les écrivains de la New Wave, questionnant non seulement la société mais la réalité elle-même. Les héros de ses romans découvrent que la réalité qui les entoure n'est qu'un simulacre, une illusion grandiose qui ne permet aucun repère. Ils en viennent à se considérer eux-mêmes comme simulacres, ou pseudo-réalités. Selon Sterling ces lectures ont influencé les auteurs cyberpunk en donnant au style et à la forme une grande importance.

Mais le cyberpunk n'est pas qu'une école de style. Comme c'est le cas de la musique punk par rapport au rock'n roll traditionnel, le cyberpunk serait un retour aux sources de la science-fiction, ses idées. Or voilà que les idées et le vocabulaire science-fictionnel ne sont plus pour les cyberpunks de simples outils littéraires, mais des outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent aujourd'hui, sinon dans un avenir plausible. La plausibilité de l'univers cyberpunk, c'est celle de l'intégration globale, la dissolution de toute barrière, de toute frontière. Ce serait aussi l'utopie ambiante des années 1980 aux États-Unis :

The Eighties are an era of reassessment, of integration, of hybridized influences, of old notions shaken loose and reinterpreted with a new sophistication, a broader perspective. The cyberpunks aim for a wide-ranging, global point of view. (...) The tools of global integration – the satellite media net, the multinational corporation – fascinate the cyberpunks and figure constantly in their work. Cyberpunk has little patience with borders.

Dans la dernière partie d'une fin de siècle où les bouleversements technologiques s'accélèrent à un tel point que l'adaptation sociale à de nouvelle pratiques doit presque se faire automatiquement, les récits cyberpunk proposent de voir quelques années en avant, de se projeter juste un peu plus loin dans un futur plausible, pour se préparer à de nouvelles pratiques, les pratiques et les usages de technologies imminament émergeantes. Les récits ouvrent de nombreuses pistes qui conduisent de l'imaginaire au technique, peut-être afin de s'assurer que le technique ne prenne pas les devants de l'imaginaire.


II - LES LECTURES DU CYBERPUNK

1. La lecture biologique : le corps physique
2.
La lecture socio-politique : le corps social

III - LE CYBERPUNK, HAUT-PARLEUR D'UNE SUBJECTIVITÉ NOUVELLE

Conclusion


© Copyright 1997 André-Claude Potvin, Tous droits réservés