L'apport des récits cyberpunk
à
la construction sociale
des technologies du virtuel
par
André-Claude Potvin
« We ought to make backups of our
society before jumping into the black hole of virtuality »
– Bruce
Sterling, interview, 19-9-1995 .
Introduction
I
- LE CYBERPUNK : UNE INTRODUCTION
2. La cybernétique, ou l'imaginaire technique
Comme les
hackers ne sont pas nés avec l'informatique, il a fallu quelques grand-pères (et
quelques grands-mères) pour mettre au monde des rêves, puis des concepts, et
enfin des techniques qui se développèrent progessivement pour devenir les super
calculateurs que l'ont connaît depuis quelques décennies. L'histoire de
l'imaginaire technique des cyberpunk, c'est en grande partie celle de la
cybernétique, que nous allons présenter maintenant.
Le mot cybernétique serait d'origine grecque, kubernêtiquê, ce qui signifie timonier ou aiguilleur. Au 19e siècle les Anglais l'utilisaient pour désigner la «science du gouvernement».
La dialectique homme-machine est un champ d'investigation très ancien. L'analogie entre corps humain et machine a alimenté de nombreux mythes, tout en stimulant la recherche scientifique dans plusieurs disciplines. Dans le chant xviii de l'Iliade, Héphaïstos, le dieu du feu chez les Grecs anciens, aurait créé des tables à roulettes, qui pouvaient se diriger de manière autonome dans le palais des dieux. À la tradition juive appartient le mythe du Golem, un être artidficiel à forme humaine. Pour que cette statue d'argile s'anime, un rabbin doit inscrire sur son front un mot magique, emeth. Le Golem devient un serviteur pour celui qui lui donne vie. Mais si l'homme peut modeler la matière pour qu'elle imite la forme humaine, mais il ne peut pas lui transmettre l'intelligence, encore moins la vie. L'intervention divine reste toujours nécessaire.
À la sortie du Moyen-âge, les médecins pensent qu'il existe une «mécanique du corps» à découvrir, avec ses lois spécifiques. Les penseurs de l'époque tentent d'harmoniser l'exigence religieuse à l'exigence rationnelle. Comme le disait Bossuet, « Dieu se rit des êtres qui pleurent les effets dont ils chérissent les causes». Peu à peu l'esprit scientifique prend le pas sur la métaphysique. La vie s'explique par un discours désacralisé, fonctionnant sur le mode déterministe. Pour expliciter tout phénomène, la pensée moderne s'appliquera à en révéler les causes.
Avec René Descartes, l'ère du rationnalisme est introduit par un discours et une méthode qui repousseront les barrières métaphysiques au profit du développement des sciences. Il apporte en effet une distinction entre le domaine de Dieu et celui de l'homme dans le monde physique. Il y a selon Descartes deux moralités, deux vérités exclusives, théologique et philosophique. À l'orée de l'âge moderne, le cartésianisme va provoquer une laïcisation de l'univers en la livrant à l'homme qui se soumettra encore nécessairement à la nature et aux lois universelles, mais pour transformer le monde.
Ce nouveau rationnalisme contribuera fortement au bourgeonnement des sciences, de même qu'à celui d'une pensée nouvelle. Le siècle des Lumières sera l'apogée de cet affrontement entre deux discours, naturalisme et rationalisme. Le discours rationnaliste devient une méthode et un discours majeur en Occident. Il évoluera au fil des révolutions bourgeoises et avec l'avènement de l'industrialisation, il sera assimilé à une théorie du progrès. Cette théorie s'attirera toujours des critiques. Comme l'explique André Vachet, elle «se résume en un mouvement qui entraîne l'individu et en fait un patient plus qu'un agent», impliquant une dissolution du pouvoir de l'individu et de son autonomie au profit d'une «machine» au mouvement irréversible et universel. Un nouvel ensemble de discours émergera alors sous l'appelation d'individualisme. Naturalisme, rationnalisme et individualisme prétendront tous trois à l'universalité. De la tension inévitable et interminable entre ces discours, l'Occident nourrira bien des débats.
Plus les sciences (médecine, biologie, physique, psychologie, neurologie, mathématiques) progressent et coévoluent, plus la complexité du phénomène humain, pour emprunter l'expression de Teilhard de Chardin, est saisie. Le célèbre penseur prédisait au début du siècle que peu à peu, science et religion allaient se rejoindre à nouveau pour l'avènement d'un point Omega, l'aboutissement inéluctable d'une «ultra-humanité» faite de la compréhension de toutes les formes d'énergies cosmiques.
La théorie du progrès donnera un second souffle à une conception du naturel interchangeable avec l'artificiel. Ainsi au 19e siècle la civilisation occidentale passera du siècle des Lumières à celui de l'industrialisation. Les innovations techniques se succèdent dès lors à un rythme effréné, encouragées par les guerres européennes puis mondiales de 1848, 1866, 1914 et 1939. Elles ne servent pas qu'à dévaster camapagnes, villes et populations. L'urbanisation s'accentue, l'électricité et la vapeur accélèrent les transports et augmentent la productivité de jour en jour. Au tournant du 20e siècle tout concourt à construire le monde à l'image d'une immense machine dont l'efficacité sans cesse croissante n'aurait d'égal que le bonheur et le salut des hommes. La technologie devient, plus que la nature, plus que la religion, le suprême outil du bonheur social. La société elle-même devient automate, et l'homme remplacé dans ses tâches les plus difficiles par des engins spécialisés. Les robots, autrefois figures mythiques, deviennent réalité. Source d'utopies comme de dystopies, en science comme en fiction, ils sont au centre d'un débat qui dure encore de nos jours.
Les conférences Macy
Le nouveau paradigme de la communication
Cybernétique et pensée politique
Réappropriation publique des inventions
De l'importance de la morale
II - LES LECTURES DU CYBERPUNK
1. La lecture biologique : le corps physique
2. La lecture socio-politique : le corps social
III - LE
CYBERPUNK, HAUT-PARLEUR D'UNE SUBJECTIVITÉ NOUVELLE
Conclusion