L'apport des récits cyberpunk
à la construction sociale
des technologies du virtuel


par André-Claude Potvin
« We ought to make backups of our society before jumping into the black hole of virtuality »
– Bruce Sterling, interview, 19-9-1995 .


Introduction

I - LE CYBERPUNK : UNE INTRODUCTION

1. Beatniks, hippies, punks : l'imaginaire social
2.
La cybernétique, ou l'imaginaire technique

Les conférences Macy

Le nouveau paradigme de la communication
Lors d'une première rencontre en mai 1942, à New York, Arturo Rosenblueth présente le fruit de discussions avec Wiener et Bigelow. Il soumet l'idée que les actions sont guidées par des buts (purposes) et remplace la relation traditionnelle de cause à effet (ou stimulus-réponse) par une causalité circulaire demandant une rétroaction négative. Ce nouveau paradigme sera critiqué par plusieurs membres du groupe, notamment le concept de but. La définition était vague, opérationnellement non significative, mais néanmoins utile. Mais la guerre arriva bien vite et le débat fut coupé court.

En 1946, sous l'insistance de McCulloch, les conférences reprennent, tout d'abord pour poursuivre les idées de Rosenblueth quatre ans plus tôt. Cette fois-ci Gregory Bateson assiste à la conférence. Il arrivait d'Asie du Sud-Est. D'autres sociologues et behavioristes se joignent à la conférence, pour la première fois. La conférence des 8 et 9 mars 1946 a pour titre : The Feedback Mechanisms and Circular Causal Systems in Biology and the Social Sciences Meeting. Un nom est donné à la nouvelle discipline et au groupe : la cybernétique.

Les discussions se poursuivent donc sur le thème de la causalité circulaire. Wiener suggère des formulations plus grandes en complexité et en subtilité que les théories causales traditionnelles, tout en reconnaissant la prédictibilité scientifique inhérente à ces théories. Il explique que dans la pensée traditionnelle depuis les Grecs anciens une cause A résulte en un effet B. Avec la causalité circulaire A et B sont mutuellement cause et effet l'un de l'autre. Non seulement A affecte B mais par B il agit en retour sur lui-même (c'est la rétroaction négative). Le concept de causalité circulaire semblait approprié pour beaucoup des sciences humaines. Il signifiait que A ne peut agit sur B sans s'affecter lui-même.

La conférence de mars 1946 a généré des liens nouveaux entre les milieux du génie, de la biologie, des mathématiques et ceux de la psychologie, de la psychiatrie et des sciences sociales. Heims affirme qu'elle s'est révélée être «un événement intellectuel majeur, suivi de neuf rencontres subséquentes du même groupe de personnes. Mais ces rencontres suivantes, quoiqu'importantes, ont été ordinaires après la première».

Le concept de causalité circulaire peut être autant applicable aux êtres inanimés qu'aux êtres vivants. Wiener explique que les mécanisme d'auto-régulation peuvent se retrouver autant dans les machines que chez les hommes. Il fait observer que les intérêts théoriques et pratiques concernent la plupart du temps les communications : «The fundamental idea is the message, even though the message may not be sent by a man and the fundamental element of the message is the decision». Wiener présente les idées fondamentales de ce qui sera appelé plus tard la théorie de l'information et la théorie de la communication. Il propose de lier la mécanique statistique, le génie, la théorie des mécanismes de contrôle dans les machines, la biologie ainsi que la psychologie et les sciences sociales par le thème commun de communication et donne quelques exemple de co-évolution disciplinaires.

Les autres conférenciers présentent des réflexions qui vont dans ce sens, celui de la convergence, à-travers le nouveau paradigme. Ainsi John Von Neumann décrit l'exemplification d'un automaton dans le métal alors que Lorente de Nó présente les neurones comme des éléments d'un automaton dans le cerveau. Von Neumann présente aussi sa théorie des jeux, qu'il avait appliquée à l'économie. Les concepts s'étendaient de l'humain à l'inanimé, menant autant à des métaphores mécaniques de caractéristiques humaines qu'à des descriptions anthropormorphiques de machines. Le noyau commun des présentations était constitué par la communication et les processus cognitifs. Ces notions empiétaient sur les théories traditionnelles de la cognition et du langage. Le concept de causalité circulaire fut adopté immédiatement comme concept central du nouveau paradigme, le paradigme cybernétique de la communication.

Plusieurs disciplines se nourirront de ce paradigme, à commencer par les représentants des sciences sociales au sein des cybernéticiens. Margaret Mead et Lawrence Frank deviennent les partisans d'un niveau mécanique de compréhension, dans lequel la vie est décrite comme un dispositif réducteur d'entropie (entropy-reducing device) et les humains se présentent comme des servomécanismes, leurs cerveaux comme des ordinateurs et les conflits sociaux étant explicables par la théorie mathématique des jeux de Von Neumann. Heims explique que les analogies entre les automates, les servomécanismes et la pensée et les actions humaines sanctionnait l'adoption de métaphores mécaniques, qui à leur tour engendraient la vision de soi et de sa communauté en tant que systèmes mécaniques.

Toute cette ébullition d'idées nouvelles suscitait un grand enthousiasme, voire un mouvement utopique. Rapidement, Wiener lui-même dénonce ce trop plein d'optimisme en mettant en garde les chercheurs qui voudraient appliquer l'approche cybernétique à l'anthropologie, la sociologie ou l'économie. Il croit entre autres que Bateson se crée de faux espoirs. Bateson qui, quelques années plus tard, disait que les deux moments historiques les plus importants dans sa vie avaient été «le Traité de Versailles et la découverte de la cybernétique».

L'influence du paradigme cybernétique a été immense, des années 50 jusqu'à nos jours. Elle s'est manifestée à travers un grand nombre de disciplines. G. E. Hutchison, une écologiste de la première heure, utilisa les concepts de causalité circulaire et des systèmes à réglage automatique avec rétroaction, pour décrire les processus biologiques, chimiques et physiques en cours dans un lac peuplé d'organismes, en interaction avec l'atmosphère. Ses étudiants développèrent cette approche pour en faire l'écologie systémique et l'écologie communautaire. La notion d'écosystème provient donc de la cybernétique. Dans les années 1960, Gregory Bateson démontrera que les buts des actions humaines doivent s'intégrer aux écosystèmes de manière harmonieuse. Selon lui les entrepreneurs ont tort de penser en termes linéaire de cause à effet et d'ignorer les circularités cybernétiques. Ce faisant ils se trompent sur les conséquences de leurs actions et risquent de détruire l'environnement duquel leur propre vie dépend. Depuis ce temps, les discours cybernétiques et systémiques sur l'écologie se sont devenus légion. James Lovelock et Lynn Margulis ont développé la célèbre hypothèse Gaïa, basée sur une analyse cybernétique très précise et documentée, selon laquelle toute forme de vie sur Terre agit de concours avec l'atmosphère pour constituer un seul grand système auto-réglé, qui assure que la Terre demeure un environnement vivable. Plus près de nous, la théorie du chaos, développée par James Gleick, se revendique aussi de la cybernétique et de la systémique. Elle se définit comme «l'étude des systèmes non-linéaires».

Pour Bateson, la cybernétique offrait aux sciences sociales un nouveau principe organisateur, au même titre que la théorie de l'évolution l'avait fait pour la biologie. Ses recherches depuis 1946 ont été conduites dans une foule de disciplines, de l'anthropologie à l'épistémologie, en passant par la psychiatrie, l'étude du comportement des loutres marines et des pieuvres, jusqu'à une théorie de l'humour, du langage et de l'apprentissage chez les dauphins et la théorie de l'évolution. Mais depuis 1946, Bateson aura toujours puisé pour ses recherches dans les principes élaborés avec les cybernéticiens. Bateson voyait dans la cybernétique une toute nouvelle discipline scientifique. Contrairement aux autres sciences qui s'intéressaient à la matière et à l'énergie, la cybernétique se concentre sur les formes et les modèles. Comme le dit aussi Wiener :

un modèle peut être transmis comme un message, nous employons notre radio pour transmettre des modèles de son, et notre poste de télévision pour transmettre des modèles de lumière. (...) Il est aussi amusant qu'instructif de considérer ce qu'il arriverait si nous avions à transmettre les modèles entiers du corps humain avec ses souvenirs, ses communications croisées, de sorte qu'un récepteur instrumental hypothétique pourrait réorganiser convenablement ces messages et serait capable de poursuivre les processus préexistant dans le corps et l'esprit.

La cybernétique apporta un sens nouveau à la communication, un champ d'étude qui pouvait maintenant considérer les machines ou les objets comme étant des acteurs au même titre que les êtres humains. Wiener coinsidérait en effet que ce qui importait dans la communication, ce n'était pas tant le message que les réseaux qui supportaient ce message.

Pour Wiener la nature des interlocuteurs passait au second plan de l'analyse d'une communication. Ce sont les formes, les modèles et les noeuds des réseaux, où s'opèrent les processus de traduction entre deux interlocuteurs, qui intéresseront les cybernéticiens et leurs héritiers.

La cybernétique a donné naissance aux appareils de contrôle automatique employant la rétroaction, à une variété incroyable de technologies de la communication, à l'automatisation des procédés de production et aux ordinateurs. La cybernétique a directement influencé le développement des logiciels de formation assistée, de représentation de connaissances, de modélisation cognitive, de travail coopératif assisté par ordinateur et de modélisation neuronale. Le développement de l'informatique et de l'intelligence artificielle n'aurait pas été ce qu'il fut sans la contribution des cybernéticiens.

À peine un an ou deux après la publication du livre Cybernetics en 1948, les circuits électroniques faisaient leur apparition. Grâce à la notion de feedback développée par Wiener et les cybernéticiens, l'autorégulation chez les machines devenait possible, tout autant que chez les organismes vivant. Il ne s'agissait plus que d'un travail d'ingénierie.

Cybernétique et pensée politique
Réappropriation publique des inventions
De l'importance de la morale

3. La science-fiction, ou l'imaginaire créatif

II - LES LECTURES DU CYBERPUNK

1. La lecture biologique : le corps physique
2.
La lecture socio-politique : le corps social

III - LE CYBERPUNK, HAUT-PARLEUR D'UNE SUBJECTIVITÉ NOUVELLE

Conclusion


© Copyright 1997 André-Claude Potvin, Tous droits réservés